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La Terreur sous la Révolution aurait-elle pu être évitée ? (Partie 3)

Paris Tribune vous livre en plusieurs articles des débats d’une haute qualité où l’Histoire a hésité sur le cours à venir de la Révolution.


     

Robespierre et Marat sont dénoncés à la Convention le 25 Septembre 1792. Maximilien de Robespierre vient de monter à la tribune. Il perçoit la menace. Il parle de son rôle dans l’Assemblée Constituante.


12 Septembre 2012 - 12:15


3e partie

Maximilien de Robespierre vient de monter à la tribune.

Un quart d’heure auparavant, un député des Bouches du Rhône, le girondin Barbaroux, l'a dénoncé nommément à la Convention comme le chef d’un parti qui veut dominer l’assemblée et la perdre.

Robespierre perçoit la menace.

Il parle de son rôle dans l’Assemblée Constituante.

Plusieurs voix s’élèvent pour l’interrompre : " Ce n'est pas la question ".

Un député de ses amis intervient alors pour que le député de Paris puisse continuer à argumenter.

Voici la suite des débats :

Tallien : "Un membre inculpé doit avoir le droit de répondre". (1)

Robespierre : "Citoyens, pensez-vous que celui qui est accusé d’être traître envers son pays, n’ait pas le droit d’opposer à cette inculpation vague sa vie toute entière ? Si vous le pensez, je ne suis point ici dans le sanctuaire des représentants de la nation. Je vous ai rendu un témoignage qui partait de mon coeur, et vous m’interrompez quand je me justifie ! Je ne reconnais point là un citoyen de Marseille, ni un représentant du peuple français.

C’est quelque chose peut-être que d’avoir donné pendant trois ans une preuve irrécusable de mon patriotisme, d’avoir renoncé aux suggestions de la vanité, de l’ambition.

C’est moi dont le nom fut lié avec les noms de tous ceux qui défendirent avec courage les droits du peuple ; c’est moi qui bravais non seulement la rage du parti aristocratique qui s’agitait dans ce côté, mais encore la perfidie des hypocrites qui dominaient dans celui-là ; c’est moi qui, bravant les clameurs liberticides des uns, arrachais encore le masque dont se couvraient les Lameth et tous les intrigants qui leur ressemblaient.

Mais c’est là aussi que commencèrent mes crimes ; car un homme qui lutta si longtemps contre tous les partis avec un courage âcre et inflexible, sans se ménager aucun parti, celui-là devait être en butte à la haine et aux persécutions de tous les ambitieux, de tous les intrigants ; lorsqu’on veut commencer un système d’oppression, on doit commencer par écarter cet homme-là.

Sans doute plusieurs citoyens ont défendu mieux que moi les droits du peuple, mais je suis celui qui a pu s’honorer de plus d’ennemis et de plus de persécutions ; et ce système de persécutions est né au moment où, à la fin de la carrière de l’Assemblée constituante, le peuple de Paris me reconduisit avec le citoyen qui nous préside : touchant et doux témoignage dont le souvenir me dédommage de tant d’amertumes ! Mais en terminant cette honorable mission, il ne fut pas en mon pouvoir d’abandonner la cause de l’égalité et de la justice à laquelle j’avais attaché toutes mes affections. S’il était difficile de perdre un citoyen dans l’opinion publique, c’était celui que je viens de peindre avec ses défauts et ses qualités ; celui qui, dans l’Assemblée constituante, s’est fermé pour toujours le chemin des honneurs et de la puissance ; celui qui à fait décréter qu’aucun membre ne pourrait parvenir au ministère, ni à aucune des places du pouvoir exécutif, que deux ans après l’Assemblée"
.

Osselin : "Robespierre veut-il finir cette longue querelle, et nous donner en quatre mots une explication franche ?" (2)

(On applaudit).

Lecointe-Puyraveau : "Robespierre, ne nous entretiens pas de ce que tu as fait dans l’Assemblée constituante ; dis-nous simplement si tu as aspiré à la dictature et au triumvirat". (3)

(Nouveaux applaudissements).

Robespierre : "De tous les devoirs qui m’ont été imposés par ceux que je représente, le premier est de réclamer la liberté des opinions, d’empêcher qu’il ne s’élève des voix qui compromettent la justice de l’assemblée, en ôtant à un citoyen la liberté de mettre sa justification dans tout son jour.

Quoi ! L’on voudrait que je réduise ma justification à ces termes simples : Je n’ai point proposé la dictature et le triumvirat.

Non, je prétends conserver le droit de me justifier par tous les moyens qui sont en mon pouvoir. Au reste, et je suis monté à cette tribune pour répondre aux imputations qui me sont faites, ne croyez pas que je sois dans l’intention de vous importuner souvent ; écoutez-moi du moins aujourd’hui, votre caractère et votre justice vous l’ordonnent. Je disais que les deux décrets qui ont ôté tout espoir à l’ambition des représentants du peuple, qui les ont dépouillés de tout ce qu’ils auraient pu convoiter pendant deux ans de puissance absolue, c’est moi qui les ai fait rendre, c’est moi qui..."

(On murmure)

"Quand l’assemblée ne voudra plus m’entendre, elle me fera connaître sa volonté. Je sens qu’il est fâcheux pour moi d’être toujours interrompu".

(Quelques voix : " Abrégez ! ")

"Je n’abrégerai point. Eh bien ! je m’en vais donc vous forcer à m’écouter.
J’ose vous rappeler à votre dignité ; il ne suffit pas d’entendre un accusé, il faut l’entendre de suite, il faut l’entendre sans l’interrompre, sans l’outrager, et
puisqu’il faut vous le dire, je ne me regarde pas comme un accusé, mais comme le défenseur de la cause du patriotisme. Je vous déclare que telle est la position où je me trouve, que je me crois obligé d’invoquer la justice de la majorité de la Convention contre certains membres qui sont mes ennemis..."

Cambon : "Il y a ici unité de patriotisme, et ce n’est point par haine qu’on interrompt Robespierre". (4)

Babey : "Président, faites finir Robespierre, son intention n’est pas, sans doute, de nous faire perdre la séance". (5)

Salle : "Robespierre est accusé par des députés. Au lieu de toutes ces déclamations, qu’il donne l’explication positive qu’on lui demande". (6)

Ducos : "Il importe infiniment que Robespierre soit parfaitement libre dans la manière dont il expose sa justification. Je demande pour son intérêt, pour le nôtre surtout, qu’il soit entendu sans interruption". (7)

(On applaudit)

Robespierre : "Un des membres qui m’ont interrompu a supposé que je devais répondre simplement à cette question : Avez-vous proposé la dictature ou le triumvirat ? Je dis que si je répondais par une simple dénégation, je n’aurais rien fait. Je dis que je ne suis pas accusé. Je dis que cette accusation est un crime. Je dis que cette accusation n’est pas dirigée pour me perdre, mais pour perdre la chose publique..."

(On murmure)

"Je demande que ceux qui me répondent par des rires, par des murmures, se réunissent contre moi, que ce petit tribunal prononce ma condamnation ; ce sera le jour le plus glorieux de ma vie.

Oui, il était absurde de m’accuser, puisque non content de remplir en vrai patriote les devoirs que mes commettants m’avaient imposés, je me suis encore dépouillé de tout ce que je pouvais regarder comme la récompense de mon patriotisme. La meilleure réponse à de vagues accusations est de prouver qu’on a toujours fait des actes contraires. Loin d’être ambitieux, j’ai toujours combattu les ambitieux.

Ah ! Si j’avais été homme à m’attacher à l’un de ces partis qui, plus d’une fois, tentèrent de me séduire ; si j’avais transigé avec ma conscience, avec la cause du peuple, je serais à l’abri de toutes persécutions, j’aurais évité la haine de ces hommes redoutables par leur influence, j’aurais eu l’avantage d’allier avec la réputation de patriote toutes les douceurs, toutes les récompenses du patriotisme qui sait se prêter à des actes de complaisance ; et depuis un an que je combats contre quelques personnes, dont cependant je ne suspecterai point le patriotisme, on m’a présenté souvent le gage de la paix, j’en ai même accepté le baiser, mais j’ai gardé mon opinion qu’on voulait m’arracher.

Paris est l’arène où j’ai soutenu ces combats politiques contre mes détracteurs; ce n’est point donc à Paris qu’on peut en imposer sur mon compte, car là, on assiste aux délibérations de l’Assemblée nationale, aux débats des sociétés patriotiques ; mais il n’en est pas de même dans les départements; et vous, représentants du peuple, qui devez apporter ici des sentiments de fraternité pour vos collègues, c’est vous que j’adjure de m’écouter... Il n’en est pas de même dans les départements; là vous ne connaissez ces débats que par les papiers publics. Eh bien ! Ces papiers défiguraient, pour la plupart, la vérité, suivant l’intérêt d’une coalition dans laquelle se trouvent ceux que j’appelais tout à l’heure mes ennemis ; et nous, qui avions une opinion contraire à ce système, nous ne lui opposions aucuns papiers, et la calomnie a pu exercer impunément ses ravages dans les départements. Vous avez apporté de funestes préventions contre quelques hommes. Je vous en conjure, au nom de la chose publique, dégagez-vous de ces impressions dangereuses, écoutez-moi avec impartialité.


Si la calomnie est la plus redoutable des persécutions, elle est aussi celle qui nuit le plus à l’intérêt de la patrie. On nous a accusés partout de tramer des projets ambitieux contre la liberté de notre pays ; mais avant cette accusation nous avions, nous, dévoilé des faits multipliés, des faits précis d’un système aristocratique favorable seulement à l’intérêt d’un parti.

On nous a accusés par des expressions insignifiantes ; mais nous avions fait, nous, des dénonciations positives; et c’est au moment où nous combattions les coupables, c’est lorsqu’ avant la guerre, je demandais la destitution de Lafayette, qu’on a osé dire que j’avais eu des conférences avec la reine, avec la Lamballe; c’est alors qu’on nous imputait à crimes les phrases irréfléchies d’un patriote exagéré et les marques de confiance qu’il donnait à des hommes dont il avait éprouvé, pendant trois ans, l’incorruptibilité ; et ces combinaisons perfides, on les renouvelle depuis le commencement de la Convention nationale; elles en ont même précédé l’ouverture, parce que ceux qui avaient véritablement le dessein d’opprimer la liberté, ont pensé qu’il fallait commencer par perdre dans l’opinion publique les citoyens qui ont fait le serment de combattre jusqu’à la mort , d’immoler toutes les factions, tous les partis.

On nous a dit sans preuve : Vous aspirez à la dictature; et nous, nous avions soupçonné, d’après des faits, que nos accusateurs voulaient nous donner un gouvernement étranger à nos moeurs, étranger à nos principes d’égalité; nous avions soupçonné qu’on voulait faire de la république française un amas de république fédératives qui seraient sans cesse la proie des fureurs civiles ou de la rage des ennemis.

Je ne sais si ces indices sont fondés, mais nous avons cru devoir adopter ces soupçons d’après l’affectation de quelques personnes à calomnier ceux qui avaient voulu la liberté tout entière. Nous les avons conçus, ces soupçons, lorsque nous avons entendu accuser la Commune; lorsque nous avons entendu dire que la loi agraire avait été prêchée dans l’assemblée électorale, quand nous savions, nous, membres de cette assemblée, qu’il n’y avait été agité aucune question relative à la propriété ; lorsque nous avons vu tous les coups qui ont porté sur les hommes les plus atroces, présentés comme des crimes, en les dépouillant de tous les caractères de la révolution. Quand nous avons vu rejeter tous ces faits sur les autorités constituées révolutionnairement dans Paris, nous avons cru qu’il y avait un dessein formé de faire une république fédérative.

Je reviens à moi. Vous croyez donc que j’ai conspiré contre la liberté de mon pays ? Détrompez-vous. Est-ce accuser un citoyen que de lui dire: vous aspirez à la dictature ? Quels sont vos faits, où sont vos preuves ? Ah ! Vous n’avez rien dit, mais vous avez eu assez de confiance pour croire que ce mot lancé contre moi pourrait me rendre l’objet d’une persécution.

Vous ne savez donc pas quelle est la force de la vérité, quelle est l’énergie de l’innocence quand elle est défendue avec un courage imperturbable ? Vous m’avez accusé, mais je ne vous en tiens pas quitte ; vous signerez votre accusation, vous la motiverez ; elle sera jugée aux yeux de la nation entière; il faut savoir si nous sommes des traîtres, si nous avons des desseins contraires à la liberté, contraires aux droits du peuple que nous n’avons jamais flatté, car on ne flatte pas le peuple; on flatte les tyrans, mais la collection de vingt-cinq millions d’hommes, on ne la flatte pas plus que la Divinité.

J’en ai trop dit sur cette misérable inculpation ; je viens aux propositions qui ont été faites : la première de décerner une peine de mort contre quiconque proposerait la dictature, le triumvirat, ou toutes autres autorités contraires au système de liberté adopté par la république française ; je dis que cette proposition ne peut être éludée que par ceux qui auraient conçu le système d’accaparer toutes les places et l’opinion, ou qui se croiraient soutenus par les puissances étrangères. Sans doute nous mourrons tous pour arrêter cette coalition des despotes ; mais si ces hommes se croyaient assez près de la victoire pour affecter la couronne dictatoriale, demain ils ne seraient plus, le peuple aurait prononcé leur arrêt de mort.

Une autre proposition est celle de déclarer que la République française ne formera qu’un seul état. Qu’y a-t-il donc de difficile dans une pareille déclaration ? La nécessité de l’unité de la République n’est-elle pas reconnue ? Que signifient ces demandes éternelles de renvoyer à des commissions ? N’est-il pas vrai qu’une grande assemblée, chargée de construire le grand édifice d’une constitution, doit faire par elle-même tout ce qu’elle peut faire; qu’elle ne peut en confier le travail à quelques personnes, sans compromettre à certains points les intérêts du peuple ? Qu’on renvoie des objets de détails, à la bonne heure, mais renvoyer ces propositions, c’est violer tous les principes.


Déclarons que la République française formera un Etat unique, soumis à des lois constitutionnelles, uniformes. Il n’y a que la certitude de l’union la plus forte entre toutes les parties de la France qui puisse fournir les moyens de repousser ses ennemis avec autant d’énergie que de succès. Je demande donc que ces propositions aussi simples que naturelles, soient adoptées sur le champ, et qu’on examine à fond l’objet qui me regarde ".

(Barbaroux de Marseille se présente pour signer la dénonciation qui a été faite) (8)


A suivre sur Paris Tribune...

(1) Jean, Lambert Tallien est député de Seine et Oise, montagnard. Il a été clerc de notaire et de procureur d’où sa réplique outre qu’il est favorable à Robespierre.
(2) Charles, Nicolas Osselin est député de Paris, montagnard.
(3) Michel, Mathieu Lecointe-Puyraveau est député des Deux-Sèvres, montagnard mais en bonnes relations avec les girondins
(4) Joseph, Pierre Cambon est député de l’Hérault. Il s’oppose à Robespierre à plusieurs reprises ainsi qu’à l’institution d’un tribunal révolutionnaire. Dernier Président de l’Assemblée législative, du 16 au 20 septembre 1792, il présidera aussi la Convention. Il est à l’origine de la création du grand-livre sur la dette publique.
(5) Pierre, Marie, Athanase Babey est député du Jura, girondin.
(6) Jean-Baptiste Salle est député de la Meurthe, girondin.
(7) Jean-François Ducos est député de la Gironde, girondin.
(8) Charles, Henri, Marie Barbaroux est député des Bouches du Rhône, girondin.


Sources

"Journal officiel de la Convention Nationale - La Convention Nationale (1792-1793), Procès-verbaux officiels des séances depuis le 21 septembre 1792, Constitution de la grande assemblée révolutionnaire, jusqu'au 21 janvier 1793, exécution du roi Louis XVI, seule édition authentique et inaltérée contenant les portraits des principaux conventionnels et des autres personnages connus de cette sublime époque", auteur non mentionné, Librairie B. Simon & Cie, Paris, sans date, pages 24 à 37.

http://miroir.mrugala.net/Arisitum/textes/revol/rob1.html
http://www.royet.org/nea1789-1794/archives/journal_debats/an/1792/convention_1792_09_25.html
http://jpmarat.de/francais/bougeart/index2.html Marat L'Ami du Peuple par Alfred Bougeart
Léon Thiessé - Les Débats de la Convention, Paris, 1828, - 5 vol.
Assemblée Nationale - http://www.assemblee-nationale.fr/
Dictionnaire des parlementaires français de 1789 à 1889 (A.Robert et G.Cougny)
Histoire politique et constitutionnelle de la France Charles Zorgbibe- Editions Ellipses - Juillet 2002.

 

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Journaliste, coordinateur des articles sur l'histoire, culture et politique, ventes aux enchères. En savoir plus sur cet auteur




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